Aux origines du Petit Châtelet
Au IIIe siècle, Lutèce se blottit tout entière au cœur de l'île de la Cité, enlacée par de robustes murailles romaines épaisses de deux mètres cinquante. À cette époque, pas de ponts fortifiés : en cas d'alerte, on incendie simplement les travées de bois pour couper la route aux assaillants. Il faut attendre l'année 877 et l'impulsion de Charles le Chauve pour que Paris se dresse en véritable place forte face aux menaces vikings qui se multiplient. Les vieux remparts renaissent, les ponts se couvrent de bastions et leurs piles se resserrent pour barrer la route aux barques ennemies, tandis que de superbes châtelets de bois viennent verrouiller chaque passage.
Le Petit Châtelet à travers les âges.
Le pari porte ses fruits : lorsque les flottes normandes remontent la Seine en novembre 885, elles se brisent sur une nasse imprenable. Face à des défenseurs farouches, les vagues d'assaut s'épuisent et l'affrontement se mue en un long siège impitoyable, pensé pour consumer la ville par la faim. Mais la nature s'en mêle. En février 886, une crue monumentale du fleuve emporte le Petit-Pont, piégeant douze hommes au cœur de la tour du futur Petit-Châtelet. Isolés, ils luttent jusqu'au dernier souffle et tombent en héros. L'interminable épreuve ne s'achève qu'avec l'arrivée tardive des troupes de Charles le Gros qui, plutôt que de livrer bataille, préfère racheter la paix — détournant la fureur normande vers les terres de Bourgogne.
Vers 1130, Louis VI le Gros substitue à la rudesse des tours de bois de robustes édifices de pierre. Le Petit Châtelet ne forme alors qu’un seul corps de logis percé d’une porte et flanqué de deux tours.
Au fil des siècles, le destin du Petit Châtelet bascule de la stricte fonction militaire à un rôle judiciaire et carcéral redouté. Débarrassé peu à peu de ses urgences guerrières, le bâtiment est converti en prison. Ses geôles sombres, creusées à même les fondations au plus près des eaux de la Seine, accueillent pendant des centaines d'années criminels, opposants politiques et prisonniers ordinaires. C'est entre ses murs que se nouent parfois les heures sombres des soubresauts parisiens, à l'instar des sombres intrigues de la Ligue à la fin du XVIe siècle.
Plan et topographie du site.
Malgré les incendies destructeurs qui ravagent à plusieurs reprises les ponts et les maisons attenantes — comme en 1718 —, la vieille sentinelle de pierre résiste. Mais à l'aube des grands mouvements d'urbanisme et d'hygiénisme du XVIIIe siècle, la vénérable bastide médiévale est jugée obsolète et encombrante pour la circulation de la capitale. Par lettres patentes, sa démolition est ordonnée. Disparu du paysage parisien en 1782, le Petit Châtelet laisse place à un espace dégagé, redessinant les abords du Petit-Pont et les extensions de l'Hôtel-Dieu.
L'histoire aurait pu s'effacer totalement dans la poussière des temps modernes, si ce n'est qu'un immeuble voisin, dressé sur la rive un peu plus tard, allait perpétuer la mémoire du lieu. Racheté en 1951 pour renaître en auberge, le restaurant « Le Petit Châtelet » s'installe précisément là où l'écho des siècles résonne encore. Aujourd'hui, attablé au premier étage face aux tours majestueuses de Notre-Dame ou blotti au coin du feu, venez prolonger l'aventure de Lutèce à nos jours entre deux assiettes et quelques verres d'histoire partagée.